Peu de communautés du Nouveau Testament ressemblent autant à la nôtre que celle de Corinthe. Si nous regardons aujourd’hui nos paroisses, nos familles, nos luttes intérieures, nos scandales et nos divisions… nous trouverons un miroir saisissant dans les deux lettres que la Première épître aux Corinthiens et la Deuxième épître aux Corinthiens nous ont transmises.
Dans ces écrits, le grand apôtre Saint Paul ne s’adresse pas à une communauté parfaite. Il écrit à des chrétiens réels. Baptisés. Comblés de charismes. Fervents… mais aussi marqués par le péché, l’immaturité et les divisions.
Et précisément pour cette raison, Corinthiens est aujourd’hui plus actuel que jamais.
1. Corinthe : une ville brillante… et moralement blessée
Pour comprendre la profondeur théologique de ces lettres, il faut commencer par la ville.
Corinthe était l’une des cités les plus importantes du monde gréco-romain. Port stratégique, carrefour commercial, centre culturel. Marchands, philosophes, esclaves affranchis, soldats et étrangers y vivaient côte à côte. Elle était riche, cosmopolite et profondément païenne.
L’immoralité sexuelle faisait partie de son identité culturelle. À tel point que dans l’Antiquité, « vivre comme un Corinthien » était synonyme de débauche.
C’est dans ce contexte que Paul fonde une communauté chrétienne (cf. Actes 18). Une Église jeune, fervente… mais fragile.
Cela vous semble-t-il familier ? Un monde sophistiqué, matérialiste, hypersexualisé, fier de sa « liberté »… et une Église qui tente de vivre l’Évangile au milieu de cet environnement.
Corinthiens n’est pas une histoire lointaine. C’est un diagnostic actuel.
2. Les divisions : le cancer spirituel que Paul dénonce
L’un des premiers problèmes que Paul aborde est dévastateur : la division interne.
« Chacun de vous dit : Moi, j’appartiens à Paul ; moi, à Apollos ; moi, à Céphas ; moi, au Christ. Le Christ est-il divisé ? » (1 Co 1,12-13)
Nous trouvons ici une blessure ecclésiale toujours ouverte à notre époque : la polarisation.
À Corinthe, il y avait des « partis ». Des chrétiens qui s’identifiaient à des responsables précis, à des styles, à des charismes. Leur identité n’était plus le Christ, mais une affinité humaine.
D’un point de vue théologique, c’est extrêmement grave. L’Église n’est pas un club idéologique. Elle n’est pas une fédération d’opinions. Elle est le Corps du Christ.
Lorsque l’appartenance se fonde sur des préférences humaines et non sur la communion dans la vérité révélée, l’unité se fracture.
Application pastorale actuelle :
- Est-ce que je m’identifie davantage à un courant qu’à l’Église ?
- Est-ce que je nourris les polémiques ou est-ce que je construis la communion ?
- Ma charité dépasse-t-elle mes préférences ?
Paul ne demande pas l’uniformité. Il appelle à l’unité dans la vérité.
3. Le scandale moral et la pureté du Corps du Christ
Corinthe souffrait également de graves désordres moraux. L’un des cas les plus choquants est celui d’un homme vivant avec la femme de son père (1 Co 5).
Et le plus alarmant : la communauté le tolérait.
Ici, Paul n’est pas ambigu. D’un point de vue pastoral, sa position est claire : la miséricorde n’est pas la complicité avec le péché. L’Église ne peut pas normaliser ce qui détruit l’âme.
Mais attention : son objectif n’est pas de punir, mais de sauver. La discipline ecclésiale a une finalité médicinale.
Aujourd’hui, nous vivons dans une culture qui appelle « jugement » toute correction fraternelle. Pourtant, Paul nous rappelle qu’aimer, c’est aussi avertir.
Application concrète :
- Ne pas banaliser le péché.
- Pratiquer la correction fraternelle avec charité.
- Comprendre que la sainteté n’est pas optionnelle.
4. Le corps n’est pas pour l’impureté : une anthropologie révolutionnaire
Dans une culture où le corps était perçu comme secondaire ou purement matériel, Paul proclame une vérité profondément théologique :
« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit Saint ? » (1 Co 6,19)
Nous trouvons ici l’une des affirmations les plus révolutionnaires du christianisme.
Le corps n’est pas :
- Un objet de consommation.
- Un instrument de plaisir.
- Un outil interchangeable.
Le corps est un temple. Et le chrétien ne s’appartient pas à lui-même : il a été racheté à grand prix.
Cette doctrine demeure profondément contre-culturelle dans un monde qui idolâtre l’autonomie absolue.
Application pratique :
- Veiller à la pureté.
- Respecter la dignité de son propre corps et de celui des autres.
- Comprendre la sexualité comme une vocation et non comme un divertissement.
5. L’Eucharistie : un avertissement solennel
L’un des passages les plus forts de toute l’Écriture se trouve dans Corinthiens :
« Celui qui mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du Corps et du Sang du Seigneur » (1 Co 11,27).
Ici, Paul parle de l’Eucharistie avec une clarté théologique impressionnante.
Ce n’est pas un symbole. Ce n’est pas un simple souvenir psychologique. C’est le Corps et le Sang du Seigneur.
Et communier en état de péché grave n’est pas un geste neutre : c’est un sacrilège.
D’un point de vue pastoral actuel, ce texte est urgent. La banalisation de la communion, la perte du sens du péché et l’absence d’examen de conscience ont affaibli notre conscience eucharistique.
Application concrète :
- Se confesser régulièrement.
- Se préparer avant de communier.
- Retrouver le sens de l’adoration.
L’Eucharistie n’est pas un droit automatique. C’est un don sacré.
6. Les charismes : diversité sans rivalité
Corinthe était riche en charismes : langues, prophéties, enseignements. Mais le problème n’était pas le manque de dons… c’était l’orgueil.
Paul répond par un enseignement magistral sur le Corps mystique :
« Si un membre souffre, tous souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous se réjouissent avec lui » (1 Co 12,26).
D’un point de vue théologique, cet enseignement est central : l’Église est un organisme vivant, non une somme de talents individuels.
Application pastorale :
- Valoriser le service caché.
- Ne pas comparer les vocations.
- Comprendre que la mission est commune.
Un charisme qui ne construit pas la communion perd son sens.
7. L’hymne à la charité : le cœur de tout
Au milieu des conflits, Paul élève le regard avec le texte le plus sublime sur l’amour chrétien : le chapitre 13.
« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain qui résonne… »
Il ne s’agit pas de sentimentalisme, mais de la charité théologale. Un amour qui cherche le bien de l’autre pour Dieu.
Dans un monde émotionnellement intense mais spirituellement superficiel, ce chapitre est un examen de conscience permanent.
La charité :
- Est patiente.
- Ne s’enfle pas d’orgueil.
- Ne tient pas compte du mal.
Application quotidienne :
- Examiner nos réactions.
- Pardonner rapidement.
- Agir par amour et non par égo.
Sans la charité, même l’orthodoxie devient froide.
8. La Résurrection : le fondement de l’espérance
Au chapitre 15, Paul affronte une hérésie naissante : certains niaient la résurrection des morts.
Sa réponse est catégorique :
« Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » (1 Co 15,14).
Ici se joue tout le christianisme.
Nous ne croyons pas en un symbole. Nous ne croyons pas en une idée. Nous croyons en un fait historique : le Christ ressuscité.
Et s’Il vit, notre lutte n’est pas absurde. Notre souffrance n’est pas inutile. Notre fidélité n’est pas naïve.
Application existentielle :
- Vivre avec un horizon éternel.
- Ne pas désespérer face à l’échec.
- Se rappeler que la mort n’a pas le dernier mot.
9. La Deuxième Lettre : l’apôtre blessé qui nous apprend à souffrir
Dans la Deuxième épître aux Corinthiens, nous voyons le cœur du pasteur.
Paul parle de persécutions, d’incompréhensions, de faiblesses. Et il prononce l’une des phrases les plus consolantes de toute l’Écriture :
« Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Co 12,9).
Théologiquement, c’est une révolution spirituelle : la faiblesse n’est pas un obstacle pour Dieu, elle est l’espace de son action.
Dans une culture obsédée par le succès et l’image, cet enseignement libère.
Application pastorale :
- Accepter nos limites.
- Offrir nos souffrances.
- Faire davantage confiance à la grâce qu’à nos propres forces.
10. Pourquoi Corinthiens est un manuel pour le XXIe siècle
Parce qu’il parle de :
- Divisions internes.
- Scandales moraux.
- Confusion doctrinale.
- Orgueil spirituel.
- Banalisation sacramentelle.
- Crise d’autorité.
- Souffrance apostolique.
Et en même temps, il proclame :
- L’unité dans le Christ.
- La sainteté concrète.
- La centralité eucharistique.
- La charité comme critère suprême.
- L’espérance dans la Résurrection.
Corinthiens n’idéalise pas l’Église. Il la purifie.
Conclusion : L’Église imparfaite que le Christ sanctifie
Si les lettres aux Corinthiens nous enseignent quelque chose, c’est ceci :
L’Église a toujours été humaine et divine. Elle a toujours eu des pécheurs… et elle a toujours eu des saints.
Et le Christ n’abandonne pas son Épouse.
Aujourd’hui, comme hier, le Seigneur nous dit :
- Ne vous divisez pas.
- Ne banalisez pas le péché.
- Ne trivialisez pas l’Eucharistie.
- Ne perdez pas l’espérance.
- Aimez avec une véritable charité.
Corinthiens n’est pas une lettre pour accuser les autres. C’est une lettre pour nous examiner nous-mêmes.
Car, au fond, nous sommes tous un peu corinthiens.
Et nous sommes tous appelés à devenir saints.